Parc national des Cévennes
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Faune
Lâcher d'un jeune gypaète barbu © Régis Descamps
Lâcher d'un jeune gypaète barbu © Régis Descamps

La réintroduction prometteuse du gypaète barbu

La réintroduction du gypaète barbu dans les Grands Causses est un programme de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) mené en partenariat avec le Parc national des Cévennes et le Parc naturel régional des Grands Causses. Il s'étale sur cinq ans.

L'objectif de ce programme est de créer dans le Massif Central un noyau de population de jeunes oiseaux qui, par leurs déplacements, établiront des échanges avec les populations alpines et pyrénéennes de leur espèce. En effet, il est scientifiquement prouvé que les populations d'oiseaux se renforcent d'autant plus qu'elles parviennent à établir des contacts les unes avec les autres. Cela semble en bonne voie : âgés d'un peu plus de 1 an, les jeunes gypaètes barbus lâchés en 2012 sur les hauteurs de Meyrueis en Lozère se portent à merveille et ont rejoint l'un les Alpes et l'autre les Pyrénées ! Par ailleurs, Angelo, l'un des jeunes gypaètes lâchés dans le Vercors en 2012, se baladait dans le sud Massif Central récemment. La liaison est bien en train de s'établir...

Les Grands Causses sont désormais l'un des rares espaces européens à abriter les quatre vautours : fauve, moine, percnoptère et gypaète barbu. Une belle réussite en matière de préservation de la biodiversité et un beau succès pour ce programme de réintroduction qui a valeur d'exemple au niveau international. Le baguage et le suivi précis de tous les oiseaux  relâchés, la communication régulière sur le devenir des diverses populations, et l'adhésion des habitants fondent l'admiration de la communauté scientifique.

Le territoire des Grands Causses offre toutes les conditions de réussite de l'implantation du gypaète. L'oiseau peut y trouver aisément des lieux pour nicher et de la nourriture en abondance : dans l'absolu, au vu de la quantité de cadavres disponibles sur les placettes, 80 couples de gypaètes pourraient vivre confortablement . Le travail déjà effectué par la LPO Grands Causses et les deux espaces protégés pour les vautours fauve et moines bénéficiera aux gypaètes : conventions avec les usagers de l'espace - parapentistes, grimpeurs, chasseurs...-, lignes électriques équipées en protection avifaune, réseau de placettes, dispositif d'autopsie des oiseaux trouvés morts...

Gypaete Barbus © Regis Descamps
Gypaete Barbus © Regis Descamps

Une cohorte de nécrophages parfaitement organisée

Les quatre espèces de vautours font partie d'une cohorte qui a co-évolué ensemble, en rapport avec le milieu et la disponibilité alimentaire. Ce sont des nécrophages : ils sont donc spécialisés dans la consommation d'animaux morts. Ils sont capables sans dommage de digérer des cadavres en état de décomposition avancée ou des animaux morts de maladie. Ils sont considérés comme des culs de sac épidémiologiques : leurs sucs digestifs font disparaître les vecteurs de ces maladies en les consommant.

Les vautours fauves se nourrissent les premiers. Ils mangent les matières molles - muscles et viscères-, les plus abondantes sur les cadavres. Ils vivent en colonie. Ils sont les plus nombreux (400 couples reproducteurs dans les Grands Causses).
Les vautours moines, qui vivent davantage en couples, mangent les parties coriaces - ligaments, cartilages, tendons. Cette nourriture étant moins abondante, ils sont moins nombreux (20 couples reproducteurs) que les fauves.
Les percnoptères, grapilleurs qui se contentent des menus déchets, vivent éloignés de leurs congénères. Ils ne sont que 2 ou 3 couples. Cette espèce migratrice, qui passe l'hiver en Afrique, a des populations plus faibles que la normale, peut-être du fait de ces voyages dans des contrées pauvres, où la nourriture se fait rare, ou par empoisonnement indirect.
Enfin, les gypaètes barbus se nourrissent d'os. Ils passent donc après tous les autres. Ils ont besoin de grands territoires. A terme, il ne pourrait pas y avoir plus d'une dizaine de couples dans les Grands Causses.

 

Curée de vautours au charnier de Cassagnes © Bruno Descaves PNC
Curée de vautours au charnier de Cassagnes © Bruno Descaves PNC

Vautours : un équarrissage naturel apprécié et quelques controverses

Le vautour est reconnu par les éleveurs comme un équarrisseur naturel hors pair et économique. Il se nourrit essentiellement de cadavres d'animaux domestiques. Aussi est-il très dépendant de l'activité pastorale, même s'il peut tirer parti de la faune sauvage, à la faveur des mortalités hivernales par exemple. Mais des soupçons ont commencé à peser sur lui dans les années 2005 quant à sa capacité à s'attaquer non plus à des cadavres mais à des animaux vivants.

Les interventions de vautours sur des animaux en détresse mais encore vivants existent et ont toujours existé. Au milieu des années 2000, les médias se sont emparés du sujet. L'élément déclencheur a été la situation en Espagne. De grandes quantités de cadavres de bétail domestique (provenant notamment de porcheries industrielles) étaient laissées à disposition des quelque 26 000 couples de vautours qui vivaient sur ce territoire ! Ces charniers, appelés muladares, n'avaient pas de base réglementaire aux yeux de l'Europe. En 2005, l'application stricte des consignes communautaires par plusieurs provinces espagnoles a privé soudainement les oiseaux de ressource alimentaire. Ce qui s'est traduit pas une grande mortalité juvénile, par une chute drastique de la reproduction et par le fait que les vautours ont exploité plus qu'à l'accoutumée les opportunités de nourriture, comme les animaux condamnés mais encore vivants. Les éleveurs des Grands Causses, alertés par les médias, bien souvent mal informés, se sont alors inquiétés de situations pourtant normales, rares sur les Grands Causses, et les rumeurs d'"attaques" de vautours sur animaux vivants se sont propagées.

Pour permettre aux éleveurs de s'impliquer activement dans la gestion des vautours, un comité "vautour-élevage" a été créé en 2010, d'abord au niveau de la Lozère, puis à une échelle interdépartementale. Il est placé sous l'égide du préfet de la Lozère. Un protocole précis avec numéro de téléphone unique (04 66 65 16 16 en Lozère), constats par des agents assermentés du Parc national ou de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage, expertise vétérinaire et communication des résultats a été mis en place pour faire face à "une présence de vautours toujours perçue comme agressive". Le dispositif prévoit également des formations pour les acteurs, des financements, la diffusion de bilans et la mise en place d'un observatoire des vautours et de l'élevage. Il se fixe aussi comme objectif de bien connaître la question de la ressource alimentaire pour mieux la gérer.

Le suivi mis en place en 2010 confirme que la proportion et le risque d'attaques sur animaux vivants est infime par rapport à l'ensemble des carcasses recyclées naturellement par les vautours.

En effet, pour près de 2 000 cadavres de brebis ou de chèvres déposés sur les placettes et charniers, et équarris par les vautours, le dispositif a été déclenché 18 fois et 2011 et 8 fois en 2012. Les expertises ont conclu à respectivement 3 et 1 cas d'interventions ante-mortem des rapaces nécrophages (enterotoxemie, prolaspus utérin avec hémorragie, agnelage gémellaire avec complications).

Vautours fauves sur une placette © Régis Descamps PNC
Des vautours moines sur une placette d'alimentation. En été, les délais de récupération des carcasses par les entreprises d'équarrissage industriel sont très souvent supérieurs aux 24 heures légales. Un éleveur doit parfois patienter 4 à 5 jours avant d'être débarrassé d'un cadavre. Les vautours, eux, interviennent en quelques heures à peine. Leur rôle unique et indispensable est plébiscité par les éleveurs.

Le choix de réguler la ressource alimentaire

On ne dispose d'aucun chiffre concernant la population de vautours au 19e ou au début du 20e siècle. Les indicateurs actuels de suivi de la population - taux de survie des jeunes, succès de la reproduction, taux de survie des adultes - sont "au vert" et traduisent un équilibre de la population de vautours fauves avec son milieu. Il est donc impossible d'affirmer qu'il y a aujourd'hui "trop" de vautours ! Mais l'idée que les nécrophages sont trop nombreux et que d'ailleurs les plaintes traduisent cet état de fait est bien ancrée dans certains esprits...

Aussi, en réponse au mécontentement ambiant lié à la sensation de "surpopulation" de vautours, le comité interdépartemental a décidé de mettre en place des mesures pour réguler ou diminuer la ressource alimentaire.
La direction des services vétérinaires a intensifié sa recherche des éleveurs qui abandonnaient encore illégalement des carcasses ailleurs que sur une placette, et qui n'utilisaient pas non plus le système d'équarrissage industriel. Contraints de choisir entre l'une ou l'autres des deux modalités, certains ont opté pour une placette - et vont donc continuer à contribuer à alimenter les vautours - mais d'autres pour l'équarrissage industriel : ceux-là cessent de participer à l'alimentation des oiseaux.

L'accroissement du nombre de placettes n'équivaut donc en aucun cas à l'augmentation de la ressource alimentaire pour les vautours. Par ailleurs, le Parc national vient de choisir de sortir du dispositif d'équarrissage industriel en tant que prestataire. De fait, les deux charniers qu'il utilisait dans ce cadre sont désormais fermés, mesure qui s'inscrit également dans ce choix de réguler la ressource alimentaire mise à la disposition des vautours dans les Grands Causses. Le volume de cadavres initialement déposé annuellement sur ces deux charniers va se retrouver pour partie seulement sur des placettes nouvelles opérant ainsi une diminution de l'apport aux vautours. Ces nouvelles placettes seront installées dans de grandes exploitations dans lesquelles le Parc effectuait l'équarrissage et dont les propriétaires reconnaissent le service rendus par les vautours.
 

Source : Magazine De serres en valats n° 34 - Juillet 2013