Parc national des Cévennes
-A +A
Share
Le 19/01/2023

 

12542_bd2.jpg

Michel Terrasse lors du lâcher de gypaètes
de 2016 à Salvinsac 
© Olivier Prohin - Parc national des Cévenes

Michel Terrasse nous a quittés le 13 janvier dernier.

Grand naturaliste, militant et pionnier pour la protection des rapaces, Michel Terrasse avait fondé, avec son frère Jean-François, le Fonds d’Intervention pour les Rapaces (FIR).

Il était également président de la Vulture Conservation Foundation (VCF), qui est en première ligne en matière de conservation et de réintroduction des vautours et notamment du Gypaète barbu.

Visiteur régulier et fin connaisseur du Parc national des Cévennes, il avait participé, avec le FIR aux premières réintroduction historiques de vautours en 1971 puis en 1981.

Pour lui rendre hommage, nous avons demandé à Jean-Louis Pinna, garde moniteur au Parc national de 1971 à 2006 et qui a participé à ses côtés aux premières réintroductions, de nous livrer deux souvenirs marquants.

 

Tu aurais pû nous prévenir que tu étais béni des Dieux !

"Je garde en mémoire deux moments très forts que j’ai partagés avec Michel et dont je me souviendrai toujours. Ils sont liés à la première tentative de réintroduction des vautours fauves dans les grands causses.

 

Le premier fut le lâcher initial des cinq couples de vautours fauves, le 15 décembre 1981.

 

Nous étions les témoins actifs de quelque chose d’inédit, d’unique et porteur de tant de promesses...

Ce jour là, nous n’étions que cinq. Michel bien sûr était aux commandes de sa grosse caméra 16mms pour immortaliser ce moment. Constant Bagnolini, nouveau surveillant au FIR, Philippe Dabin bénévole au FIR, Jean Bonnet garde-moniteur du PNC et moi même.

Le ciel était bas et gris.

Les 5 couples que nous allions lâcher avaient passé près de 10 ans en captivité. Comment allaient-il appréhender cette liberté retrouvée ?

Constant et Philippe se positionnèrent pour avoir une vue dégagée de la vallée. Au signal, avec Jean nous avons soulevé le grillage de la volière côté falaises. Quelle émotion !

Nous étions tous conscients d’être les témoins actifs de quelque chose d’inédit, d’unique et porteur de tant de promesses... La symbolique était forte et nous avons tous gardé en mémoire ce moment historique.

NDLR : Une premiere tentative réalisée en 1971 avait échoué. Suite à cette déconvenue, un élevage de vautours en captivité a été mis en place. Soixante et un individus ont ainsi pû été introduits entre 1981 et 1986. Les réintroductions d'espèces sauvages étaient alors rares. Pour les vautours, c'était une première...mondiale !

 

10673_bd.jpg

Lâcher de vautour moine, Jean-Louis Pinna, Michel Terrasse, Constant Bagnolini dans les années 90 © Guy Grégoire - Parc national des Cévenes

 

Le second moment fût à la fin du mois de janvier 1982, soit un mois et demi après l’ouverture des volières.

Le doute commençait à s'installer

Plus d'un mois avait passé et les oiseaux avaient eu beaucoup de difficultés dans leurs déplacements. Le doute commençait à s'installer.

Sur les 5 couples lâchés, il ne restait plus que 6 oiseaux qui s’étaient dispersés le long des Gorges sur plusieurs kilomètres, souvent très bas. La situation n’était pas engageante. Michel, pris par ses activités d’animateur du FIR en région parisienne était mis régulièrement au courant de la situation. Il décida finalement de venir nous rejoindre fin janvier.

Nous nous sommes retrouvés en début de matinée au petit village du Truel. Le temps était au grand beau. Pendant l’attente des premières ascendances, nous l'avons mis au courant de la situation : les vautours qui avaient survécu, sans doute tenaillés par la faim, (l'un d'eux aurait jeûné près de 40 jours!) s'étaient rapprochés du site de lâcher, mais ils rechignaient pour la plupart à s'élever au dessus du causse (les 10 années de captivité y étaient certainement également pour quelque chose).

Vers 11h, les oiseaux profitant de la première "pompe" ont décollé les uns après les autres. Chose inédite, ils tournaient en cercles serrés tous ensemble et ont commencé à monter, monter, monter au dessus des falaises jusqu'à disparaître vers le charnier.

Constant Jean et  moi nous sommes regardés abasourdis par la facilité subite de cette ascension miraculeuse. Nous nous sommes retournés vers Michel, encore incrédules. 

L'un de nous lui a lancé : "tu aurais pu nous prévenir que tu étais béni des dieux !!!"

Après un grand éclat de rire collectif, le silence est revenu. Nos regards se sont replongés dans le bleu du ciel à la recherche de nos pionniers.

Nous avons tout à coup  tous les quatre été submergés par une très forte émotion, visible au bord de nos paupières.

Plus de 10 ans après la première tentative, un fol espoir retrouvé nous habitait à nouveau."

Jean-Louis Pinna, janvier 2023

 

18049_bd.jpg

Vautour fauve au clair de lune

© Bruno Descaves - Parc national des Cévenes