Bonnes nouvelles pour les chauves-souris - épisode 1
Découverte en 2025 sous le volet d'un ancien manoir, à l'aval des gorges de la Vis, une colonie de Barbastelles d'Europe rassemble plus d'une centaine d'individus. Du jamais vu à l'échelle régionale.
Un an plus tard, la reproduction vient d'y être confirmée !
Les chauves-souris n'ont pas souvent les honneurs des bonnes nouvelles. Déclin des populations, disparition des gîtes, raréfaction des insectes : leur actualité est le plus souvent celle d'un recul. Nous ouvrons donc ici une petite série consacrée à trois découvertes récentes qui, dans le Parc national des Cévennes, ont le mérite de mettre – un peu – de baume au cœur !
Premier épisode : une colonie de Barbastelles d'Europe qui bat des records régionaux, sur la commune d'Alzon, dans le Gard.
Juin 2025 : une centaine de barbastelles derrière un volet.
L'histoire commence à l'aval des gorges de la Vis, devant un ancien manoir.
En prospectant ce secteur préalablement identifié par Jean Séon, un ancien garde moniteur du Parc national des Cévennes, Valentine Aumont, technicienne forêt, Cyril Rombaut, garde-moniteur et Antonin Wilmart, chiroptérologue indépendant, repèrent une activité inhabituelle sous un petit volet de bois.
Caméra 4K et projecteur infrarouge en poste, l'équipe filme la sortie de gîte dans la plus grande discrétion : plus de cent individus s'extraient un à un de cet interstice de quelques centimètres. Voici la vidéo :
Le chiffre est considérable.
Ailleurs en France, les colonies de mise bas de barbastelles comptent le plus souvent entre cinq et vingt femelles. Il s'agit très probablement de la plus importante colonie connue à ce jour à l'échelle de l'Occitanie.
Restait une inconnue de taille : s'agissait-il bien d'une colonie de reproduction, c'est-à-dire de femelles accompagnées de leurs jeunes, ou d'un simple rassemblement estival ?
Juin 2026 : la reproduction est confirmée
La réponse est tombée un an plus tard, lors d'un suivi mené avec Cyril Rombaut et Diane Radola, membre de l’association des Naturalistes des Cévennes Méridionales.
Entre 21 h 30 et 22 h, au moins 120 individus ont été dénombrés en sortie de gîte. Et surtout, quelques juvéniles ont pointé le museau sous le volet, entourés d'adultes encore présents.
La configuration de la nurserie, très encaissée, n'a pas permis d'estimer le nombre de jeunes. Un nouveau comptage est programmé début août, lorsque les juvéniles seront volants : l'objectif sera alors de dénombrer l'ensemble de la colonie et d'approcher, même grossièrement, la part des jeunes de l'année.
Cette confirmation change la portée de la découverte. Une colonie de parturition, ce n'est plus seulement un dortoir : c'est le cœur d'une population locale, le lieu où se joue son renouvellement d'une année sur l'autre.
Un secteur exceptionnel, dans un mouchoir de poche
Ce qui rend le site remarquable dépasse le seul comptage. Sur un périmètre restreint d'environ 20 km², presque toutes les phénologies de l'espèce sont représentées - les différentes phases du cycle annuel, de l'hibernation au transit automnal en passant par la mise bas. Autrement dit, les barbastelles trouvent là de quoi accomplir la totalité de leur cycle de vie sans avoir à s'éloigner.
Deux ingrédients l'expliquent. D'une part la richesse des habitats forestiers, et notamment les vieilles forêts situées dans le Parc, riches en arbres sénescents, en écorces décollées et en lisières. D'autre part une ressource en gîtes abondante : bâti ancien, volets, linteaux, anfractuosités rocheuses. Forêt mature et vieux bâti : deux formes de « désordre » que l'espèce recherche, et que nos paysages ont tendance à perdre partout ailleurs.
La Barbastelle d'Europe
Barbastella barbastellus est une chauve-souris de taille moyenne — 24 à 29 cm d'envergure, 6 à 14 g — au pelage très sombre dont l'extrémité des poils tire vers le doré ou l'argenté. On la reconnaît sans peine à ses larges oreilles noires, presque carrées, jointives sur le front, et à son museau court au nez renfrogné.
C'est une espèce profondément forestière. En été, elle s'installe volontiers dans des gîtes arboricoles — écorces décollées, fentes et fissures des troncs — mais aussi, comme à Alzon, dans les interstices du bâti ancien. En hiver, peu frileuse, elle recherche les fissures rocheuses et fréquente régulièrement les entrées de grottes.
Son régime alimentaire est d'une spécialisation rare : il se compose quasi exclusivement de petits papillons de nuit dotés d'organes tympanaux, c'est-à-dire capables d'entendre venir les chauves-souris.
La Barbastelle a répondu à cette course à l'armement par une signature acoustique très particulière, faite de signaux alternés et décalés en fréquence — un « tchif, tchef, tchif, tchef » qui lui vaut le surnom de Pouillot véloce des chauves-souris. Cette stratégie lui permettrait d'approcher ses proies sans se faire repérer.
Elle peut vivre jusqu'à une vingtaine d'années.
Protégée sur l'ensemble du territoire français, elle est classée vulnérable sur la liste rouge européenne et quasi menacée au niveau mondial. Sur le territoire du Parc, les données montrent une espèce bien répartie, présente un peu partout — mais jamais en nombre. D'où le caractère tout à fait exceptionnel de la colonie d'Alzon.
Et chez vous ?
Cette colonie ne doit rien à un aménagement savant. Elle tient à un volet de bois qu'on n'a pas remplacé, à un manoir qui n’a pas rénové trop vite, à un espace de quelques centimètres laissé libre entre le bois et la pierre.
Nos maisons, nos granges, nos combles et nos murs abritent, souvent à notre insu, une part importante de la biodiversité cévenole — chauves-souris, mais aussi hirondelles, martinets, chouettes ou effraies.
La bonne nouvelle, c'est que l'accueillir ne demande le plus souvent ni budget ni travaux : cela demande surtout de savoir qu'elle est là, et d'y penser au moment de rénover.
C'est précisément le sujet de notre série « La biodiversité dans le bâti lozérien » — et si nous sommes ici côté gardois, tout ce qui y est dit est valable sur tout le territoire :
A retrouver également : "Les chiroptères et leur suivi sur le territoire du Parc" dans Séquence Parc, l'émission radio du Parc sur Radio Bartas